POÉSIE D’OCTOBRE

Le Mensonge

L’Aigle, la Laie, et la Chatte

 

L’Aigle avait ses petits au haut d’un arbre creux.
 La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;
 Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,
 Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.
 La Chatte détruisit par sa fourbe l’accord.
 Elle grimpa chez l’Aigle, et lui dit : Notre mort
 (Au moins de nos enfants, car c’est tout un aux mères)
 Ne tardera possible guères.
 Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment
 Cette maudite Laie, et creuser une mine ?
 C’est pour déraciner le chêne assurément,
 Et de nos nourrissons attirer la ruine.
 L’arbre tombant, ils seront dévorés :
 Qu’ils s’en tiennent pour assurés.
 S’il m’en restait un seul, j’adoucirais ma plainte.
 Au partir de ce lieu, qu’elle remplit de crainte,
 La perfide descend tout droit
 A l’endroit
 Où la Laie était en gésine.
 Ma bonne amie et ma voisine,
 Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis.
 L’aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits :
 Obligez-moi de n’en rien dire :
 Son courroux tomberait sur moi.
 Dans cette autre famille ayant semé l’effroi,
 La Chatte en son trou se retire.
 L’Aigle n’ose sortir, ni pourvoir aux besoins
 De ses petits ; la Laie encore moins :
 Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins,
 Ce doit être celui d’éviter la famine.
 A demeurer chez soi l’une et l’autre s’obstine
 Pour secourir les siens dedans l’occasion :
 L’Oiseau Royal, en cas de mine,
 La Laie, en cas d’irruption.
 La faim détruisit tout : il ne resta personne
 De la gent Marcassine et de la gent Aiglonne,
 Qui n’allât de vie à trépas :
 Grand renfort pour Messieurs les Chats.
 Que ne sait point ourdir une langue traîtresse
 Par sa pernicieuse adresse ?
 Des malheurs qui sont sortis
 De la boîte de Pandore,
 Celui qu’à meilleur droit tout l’Univers abhorre,
 C’est la fourbe, à mon avis.

 

Jean de La Fontaine, Le Fables

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